Souffrir de voir souffrir

Avant de s'être débarrassés de leurs boutons d'acné, les étudiants en sciences de la santé plongent, pour la vie, dans un monde qui n'est pas fait de poésie ou de beaux-arts. À peine sortis de l'adolescence, ils ne feront pas que fréquenter les malheurs, ils les apprendront par coeur. Ils les toucheront, ils les chercheront et utiliseront tous les moyens radiologiques ou biologiques pour les trouver.

Pendant leur exercice, ils écouteront à longueur de journée les malheurs des autres. Que des malheurs. Ils en soulageront beaucoup mais souvent ils seront démunis face à des patients démunis auxquels ils ne pourront être d'aucun secours ; ou parce qu'ils sont eux-mêmes démunis de moyens de diagnostic et de traitement dans un système qui ne traite que des chiffres : les chiffres des décès ou des complications de maladies. Des chiffres froids, sans états d'âme. Tandis qu'eux auront à traiter des vies humaine, au cas par cas. Ils seront en sous-effectif pour traiter un flot continu de patients. Ils accumuleront des heures et des heures de travail chaque jour et chaque nuit. À la longue, ce rythme infernal finira par nuire à leur santé, physique d'abord, psychique ensuite.

Le cumul des deux reste souvent sanctionné par l'ingratitude de ceux qui souffrent et pour lesquels ils souffrent au détriment de leur bien-être et de leurs familles. De malheur en malheur, aussi forts puissent-ils être, ils finissent par faiblir, par s'épuiser. Après avoir dépassé leurs capacités physiques et mentales et pour tenir le coup, certains auront recours à des moyens chimiques : tranquillisants, somnifères, anxiolytiques, anti-dépresseurs et plus encore. Piégés par le système, ils finiront comme a fini dramatiquement cette infirmière dans ce film qui illustre parfaitement le calvaire de ceux qui, dans l'ombre, anonymes, absorbent les malheurs de leurs semblables auxquels ils sont devenus semblables.

Une vie de malheur ! Telle est leur destinée !