Je suis étudiante en 5ème année de médecine générale à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca (FMPC). Aujourd’hui, je boycotte les stages hospitaliers et les cours magistraux depuis plus d’un mois et demi, principalement, parce que je suis contre le système de privatisation des études médicales. Je suis contre la mise en place de toute passerelle entre les deux systèmes public et privé en usant la nouvelle réforme des études médicales, qui d’ailleurs, reste encore floue. Je suis contre la discrimination et l’injustice dont nous, étudiants des facultés publiques, sommes victimes.
Je marque un point d’arrêt pour poser ma première question: Quel est le statut juridique réel de ces facultés que je viens de nommer de « privées » ? Sont-elles réellement considérées comme des écoles privées, semi-publiques ou encore des fondations ?
Je reviens à mon histoire, l’histoire de tout étudiant et bientôt celle des bacheliers et de tous les marocains.
Il y a cinq ans, j’avais encore 18 ans et je venais de décrocher mon baccalauréat. Plusieurs écoles m’ont ouvert leurs portes. J’avais le choix entre deux métiers complètement différents. Je ne vais ni les nommer ni les comparer, mais comme vous pouvez le constater, mon choix s’est porté sur la médecine.
Je ne m’attendais pas à vivre tout ce que j’ai vécu depuis que j’ai intégré cette faculté. La médecine étant le rêve de plusieurs marocains, l’accès à ces universités n’est pas chose facile.
L’année 2014 marqua, ainsi, le début d’un long combat mené par les étudiants de la FMPC contre la privatisation; un combat perdu dans sa première manche même après une série de manifestations et de grèves pour dénoncer le projet de création de ces facultés « privées ». Perdu ? Oui, car à l’époque, seules les casablancais ont exprimé ce refus, tandis que les autres facultés étaient encore « à l’abri ».
En Juillet 2014, les étudiants ont boycotté les stages hospitaliers et examens de rattrapage sans succès. Après cette défaite, la reprise empiéta sur l’année universitaire suivante (2014-2015).
C’est ainsi, que ma première année à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca a débuta retard.
Sacré accueil !
Je passerai sous silence les difficultés que j’ai rencontrées pour m’intégrer et pour réussir ma première année, pour vous parler de ma deuxième année qui n’est pas passée inaperçue.
En Juillet 2015, les premières étincelles du militantisme sont apparues. Nous protestions alors contre un projet de loi :« Le service civil » ou "الخدمة الاجبارية".
L’année universitaire arrivait à sa fin, mais ceci n’empêcha guère les étudiants et médecins de manifester leur désaccord. Et avant l’annonce de la date de reprise, en septembre 2015, les étudiants avaient déjà exprimé le refus catégorique de ce projet en organisant plusieurs sit-in et marches locales et nationales.
Nous étions très nombreux... des milliers... car tous les étudiants de toutes les facultés de médecine, pharmacie et dentaire ont participé. L’union estudiantine dans toute sa splendeur.
Vous imaginez la suite ? Mesdames et messieurs, le premier véritable boycott de toute mon existence. Boycott des cours magistraux, travaux pratiques et travaux dirigés, pour ma promotion ainsi que le reste du premier cycle, et boycott des stages pour le deuxième. Et ce n’est pas tout, car même les médecins internes et résidents s’y sont mis de leurs côtés (grèves et manifestations).
Ce mouvement, tout aussi puissant, a été surnommé « la révolution stéthoscope » ou "ثورة السماعة الطبية" qui restera à jamais gravé dans la mémoire de chacun d’entre nous. Au final, grâce aux efforts déployés de tous les côtés, le projet de loi fut annulé. Et bien que nous n’ayons pas eu concrètement toutes nos revendications, nous sommes, à ce jour, tous fier(e)s de notre union mais surtout du sens de la responsabilité et de l’engagement dont a fait preuve tous les étudiants et médecins participants.
Ainsi, le boycott fut levé et nous avons tous rejoint nos amphithéâtres, stages et services vers le mois de novembre.
Hélas, car mon aventure ne s’est pas arrêtée en 2015. Trois ans après la révolution du stéthoscope, l’union estudiantine refit son apparition. Nous souffrions tous de plusieurs problèmes locaux et généraux. Toutefois, une seule rumeur, une seule information, une seule fuite suffisait pour activer le mode rebelle chez les étudiants. Une fois de plus, les ministères se sont prononcés en avançant des idées les plus aberrantes et les plus injustes de tous les temps. Je m’explique…
Apparemment, la création des facultés « privées » ne suffisait pas pour privilégier une certaine catégorie de la population, parce qu’en plus ils ont décidé de leur donner l’accès aux concours étatiques, qui normalement, n’étaient destinés qu’aux étudiants du secteur public. Vous allez me dire oui mais ce sont des étudiants aussi ? Ils sont marocains ? Ils suivent le même cursus ? Ils ont les mêmes professeurs ?
Tous ces arguments, surtout avancés par nos confrères, ne tiennent pas la route pour plusieurs raisons.
J’en cite (deux pas plus) :
- Nos formations, pratique et théorique, diffèrent énormément ainsi que nos systèmes d’évaluation et de notation, ce qui veut automatiquement dire qu’ils seront privilégiés pour le reste du cursus (notamment les concours).
- La loi qui régit les candidatures aux concours, résidanat et internat, fut élaborée bien avant la création de ces facultés. Qui dit nouvelles facultés, dit nouvelle loi non ?
Ce débat, interminable, n’est pas l’objectif de mon article.
Le plus important, je trouve, ce n’est pas de se focaliser sur l’instant présent uniquement. Voyons un peu l’évolution à long terme. Ce projet de « privatisation », les accords entre secteur privé et public ou l’empiètement sur le secteur public tout court, ont pour but (toujours à mon sens) de marginaliser, doucement mais surement, les facultés publiques, et ainsi faire pencher la balance du côté du secteur privé. En d’autres termes, la perspective d’avenir vise à favoriser les plus riches (je parle toujours de la médecine générale et dentaire). Pour les moins riches ou les pauvres du pays ? Eh bien… Vous savez, les études universitaires ne sont pas si importantes que ça.
Cette « théorie » me fut confirmée par une personne très proche des deux systèmes d’éducation dont je préfère garder l’anonymat.
Toutefois, nous ne sommes clairement pas contre les étudiants de ces facultés qui seront, un de ces jours, nos confrères. Nous partagerons la même profession et nous auront les mêmes missions: soigner et sauver des vies avec tout le savoir que nous aurons acquis au fil des années. Pour en dire d’avantage, je crois, personnellement, que mes confrères du privé sont, eux aussi, victimes des solutions inadaptées que trouvent nos ministres face aux problèmes de ce secteur vital qu’est de la santé.
Notre combat est mené, essentiellement, contre le projet de privatisation. Si ce projet fût accepté par les ministères de l’éducation et de la santé, c’est un choix. Leurs offrir leurs terrains de stages, les hôpitaux, leurs postes d’internat et de résidanat est une obligation.
En plus simple, on aurait eu moins de problèmes si les deux secteurs étaient clairement et complètement distincts ; que les étudiants du privé restent dans leurs CHUs (hôpitaux universitaires) et Facultés, et que les nôtres poursuivent leur cursus comme tous les anciens combattants des FMPs.
Je ne sais pas où ce « conflit » nous mènera après toutes les péripéties que nous avons vécu ces derniers jours (refus d’organisation de sit-in dans certaines villes, l’intervention des forces de l’ordre au sein des facultés, les menaces de reprise des cours et examens). Ce même conflit qui ne trouve comme réponse que le silence accablant des ministres. Mais ce dont je suis certaine, c’est que, quoi qu’il arrive, les étudiants resteront unis et le boycott sera maintenu jusqu’à ce que toutes nos revendications soient acquises.
D’ici là, je fais appel au soutien de tous les marocains: croyez en nous, croyez en nos nobles revendications. Si, aujourd’hui, nous militons, certes, c’est pour nous, mais c’est surtout pour les générations à venir. Je fais également appel aux ministres: nous ignorer ne fait que compliquer la situation. Messieurs, la communication est la clé, et la solution est entre vos mains.

Salma Benkirane
5ème année médecine générale